LE BEAU SERGE


La naissance

CLAUDE CHABROL : " C'est un souvenir très vivace puisque c'était mon premier film, en général on s'en souvient. Alors voilà comment est né " Le Beau Serge ", c'est assez curieux. Au départ, au tout départ, Roberto Rossellini qui était une de mes  admirations, pas seulement moi mais tous mes collègues de la future Nouvelle Vague, nous avait signalé qu'il avait trouvé une combine avec des suisses pour faire des films en 16 mm. Alors il a dit, si vous voulez, vous me filez des scénarios et puis j'essaie de les caser. Alors on a chacun fait notre petit scénario. Moi ça s'appelait pas Le beau Serge, ça s'appelait "Naissance au Printemps", enfin des bêtises comme ça. Sur chaque scénario, quand il les a eu il disait " mouais, mouais..." En fait, sa combine avait foiré, il osait pas nous le dire, il nous avait fait travailler pour rien. Alors du coup, bon tant pis, et puis, j'ai eu une veine, pour vous dire la vérité, j'ai fait ce film avec de l'argent qui m'est tombé du ciel, littéralement du ciel, la grand mère de ma première femme ... " décède et laisse plusieurs millions de francs à sa disposition. Ainsi naît le film à l’écran.

Le budget

"Y'avait quand même suffisamment d'argent pour faire un film qui coûtait environ le tiers de ce que coûtait un film à l'époque, à l'époque un film coûtait environ 100 millions d'anciens francs en 57, 58.(...) Alors donc je l'ai tourné en toute liberté, je tournais ce que je voulais, j'étais allé au centre du cinéma pour avoir une autorisation de tournage, ils n'ont pas voulu me la donner. ( ... ) Bon je suis quand même allé tourner mon film, comme ils ont appris que ça se passait bien, ils ont voulu venir mais on tournait en plein hiver à l'époque dans la creuse,il y'avait énormément de neige, et les gens du centre du cinéma ne sont jamais arrivés, leur bagnole s'est foutue dans le ravin à Genouillat. (...)

Quand on est remontés, on a monté le film, je n'avais pas de distributeur. Alors je commençais à être embêté parce que j'avais vraiment plus de pognon, on avait quand même tout foutu là dedans et j'ai eu une chance, parce qu'à l'époque il n'y avait pas d'avance sur recette comme ça existe maintenant, mais il y'avait une prime à la qualité ( ... ) et alors j'ai eu une prime à la qualité. En général cette prime à la qualité, on donnait environ le tiers ou le quart du coût du film. Et comme on ne connaissait pas le coût de mon film, ils m'ont donné un tout petit peu plus que ce que le film m'avait coûté, donc j'ai eu droit à 35 millions de francs. Et en même temps j'ai pû vendre le film à la suisse pour 5 millions ça faisait 40, qu'est ce que j'ai fait ? J'ai commencé un deuxième film. ! Et quand j'ai commencé ce deuxième film, j'ai trouvé un distributeur pour les deux. Donc les deux films sont sortis à un mois et demi de distance l'année suivante. Et le deuxième film s'appelait " Les Cousins ". Voilà comment les choses se sont passées. J'avais les mêmes acteurs dans les deux films bien entendu mais l'un se déroulait dans la Creuse et l'autre à Paris.

Sardent Creuse

" Ce film est tourné à Sardent, Sardent creuse, c'est là où ma mère est née et où j'ai passé la totalité de la guerre, donc je connaissais bien les coins et je connaissais bien les gens, donc les deux tiers des comédiens sont des gens du coin, des comédiens amateurs, comme on dit. Pendant la guerre déjà on avait fait des petits spectacles pour les prisonniers et j'avais repéré des acteurs potentiels. "     " Pour vous c'était évident que votre 1er long métrage ne devait pas se tourner à Paris mais dans la Creuse ? " CC : " C'est une question d'argent, ça coûtait beaucoup moins cher là bas. On s'était débrouillés pour les défraiements, c'est à dire qu'on les logeait, on les nourrissait, et on leur donnait de quoi s'acheter un paquet de cigarettes. Et ils acceptaient , parce que je leur avais promis que si le film sortait, ils auraient une espèce de petite participation. Quand j'ai envoyé l'argent de la participation aux techniciens et même aux machinistes, le film a bien marché, il s'est vendu un peu partout, le chef machino André BOULADOUX m'a dit " ça je m'y attendais pas, c'est bien la 1ère fois que ça m'arrive ! " parce que en général quand les techniciens ou même les comédiens et à plus forte raison les machinistes acceptent une participation, ils savent que c'est de l'argent qu'ils ne verront jamais . Alors là ils étaient étonnés de le voir. J'étais très fier car le bruit a couru que j'étais honnête. "

Les acteurs

" Pourriez-vous nous parler un petit peu de Gérard Blain ? " CC : " Il est formidable. On l'avait découvert Truffaut et moi en voyant le même film " voici le temps des assassins " . Un rôle secondaire mais important . On le trouvait vraiment particulier. Lui même était un garçon très attachant, très naif, il se prenait pour James Dean, c'était l'époque, actors studio... Il a été absolument délicieux. Il venait de se marier avec cette petite nimoise alors comme ils avaient tourné tous les deux dans le court métrage de Truffaut, les mistons, Bernadette Laffont, j'ai embarqué Bernadette aussi, et j'ai pas regretté , parce qu' elle est épatante ! Autre détail amusant, celle qui fait la femme de Serge, Michèle Méritz, était à l'époque en cheville avec la ligue anti alcoolique. Alors j'ai dit , c'est pas idiot, je vais essayer de soutirer de l'argent à la ligue anti alcoolique. Alors quand on a présenté le scénario au départ ils ont dit " oui oui contre l'alcoolisme oui " et quand ils ont vu que ça se passait en campagne, ils ont dit " nan nan nan nous on ne donne de l'argent que pour l'alcoolisme urbain, l'alcoolisme de la campagne ne nous intéresse pas" Voilà mes rapports avec l'admninistration, c'était assez curieux. (...)

" Jean Claude Brialy avait déjà joué dans beaucoup de courts métrages ... " CC : Oui il avait joué dans des courts métrages, on le connaissait comme ça, il était très marrant, il venait souvent nous voir aux Cahiers Du Cinéma, on se marrait beaucoup, il me serait pas venu à l'idée de ne pas lui proposer de rôle au départ. Et là aussi c'était très drôle, parce qu'il avait un agent, un imprésario, comme disait Sacha Guitry "il y avait un grand silence, on aurait entendu voler un imprésario " L'imprésario en question, c'est une femme, elle s'apprêtait à discutait le prix, et le prix que j'ai suggéré, et c'est là où je suis mauvais quand même, était supérieur à ce qu'ils m'auraient demandé, j'ai eu tort de parler le premier ! Enfin bon ça s'est très bien passé, ça a été délicieux tout ça, c'est un souvenir formidable. A la fin j'étais crevé, quand on a fini le tournage, on a fini par les tournages de nuit, le dernier soir on a fini à, que je dise pas de bêtise, à 4 h du matin et j'ai dormi jusqu'à 7 h le lendemain. "

Le tournage

" C'était un tournage très court ? " CC : Ah non non non ! On a tourné 8 / 9 semaines, ça a été un des tournages assez long et en plus j'ai tourné beaucoup plus qu'il ne me fallait. C'est pas que je tournais beaucoup, mais il y avait toute une part documentaire que j'ai fini par couper, par exemple quand on voyait le boulanger se lever le matin, on le voyait fabriquer le pain, et ainsi de suite. Quand j'ai fait le 1er montage le film durait 2h05, ou 2h10, un petit peu long, et c'est un ami en le voyant qui m'a dit " c'est trop long un film ça doit pas durer plus d'une heure 40, 1h 50 " ce qui est drôle c'est que le type qui m'a dit ça c'était Rivette qui faisait des films de 4 h , à l'époque.

" Les films de la nouvelle vague avaient une sorte de durée d'une heure et demie, pour rester dans une légèreté, l'esprit..." CC :  " Oui c'est ça, de toute façon ma longueur a monté un petit peu, je roulais autour d'une heure 30 une heure 35, maintenant je roule entre 40 et 1h50, je dépasse rarement, 2 fois j'ai dépassé 2h, 2h02, 2h03..."

Les scénaristes

" Votre 1er film c'est un scénario écrit par vous-même, et puis après, vous avez eu plusieurs grands collaborateurs, comment ça se passe ? " CC : " Alors pour le second c'était un type que je connaissais depuis longtemps qui avait disparu et qui est revenu qui était Paul Guégauff. On a travaillé ensemble pendant un bon bout de temps et puis ensuite j'ai travaillé occasionnellement avec des gens qui ne me satisfaisaient pas du tout et, puisqu'on va voir BELLAMY je me souviens très bien, un jour, pendant que j'étais en train de monter je sais pas quel film, une jeune femme est venue me voir..."


BELLAMY

 

La naissance

CC : "Avec Odile ( BARSKI ) on est partis sur un principe qui était de faire un truc que Simenon n'a pas écrit, c'est à dire que c'est d'une influence simenonnienne, BELLAMY, (...)  et Odile a trouvé ce fait divers extravagant du type qui s'était changé le visage pour changer de vie. Donc on est partis sur cette base là. Maintenant je passe le micro à Odile qui va vous expliquer, rapidement, parce que les gens ont envie de voir le film, qui va vous expliquer comment on travaille."

Le travail de la scénariste et le film

ODILE BARSKI : "Alors on travaille, on se parle beaucoup, ensuite je prends le bébé si je puis dire, je crée l'histoire et après je la restitue à Claude. J'introduis  quelque chose pour BELLAMY avant la projection simplement, vous serez juste peut être un peu dérouté par le fait que c'est pas un film policier tout à fait, enfin aucun film de Claude ne l'est mais là c'est vraiment pas un polar traditionnel, parce que la vraie histoire en fait se déroule en coulisses, c'est à dire que les vrais flics sont absents et c'est une enquête qui est menée par un flic en vacances. On part de ses rêves, il suit l'enquête mais en même temps il imagine aussi beaucoup de choses par rapport à ce qu'on lui raconte. Il y a deux niveaux de récit, une part qui est laissée au fantasme, c'est pour ça que c'est un film un petit peu singulier. "

" Ce n'est pas un polar traditionnel au sens où Simenon ne faisait pas des polars traditionnels ?" CC : "Oui c'est ça c'est assez simenonnien, il est dédié à Simenon et à Brassens pour une autre raison qui correspond à l'histoire du fait divers , puisque dans le fait divers, la victime est allée sur la tombe de Brassens, on a gardé cette idée. Et alors vous verrez deux choses, vous verrez des choses qui ne sont pas des flash back mais des visions de Bellamy, c'est à dire la façon dont il voit les choses, et d'autre part un truc va vous paraître étonnant, c'est un avocat qui se met à chanter du brassens dans le prétoire, c'est vrai, le mec dans l'histoire il a chanté du brassens dans le prétoire, il a fait quasiment acquitter son client ! Ca va maintenant, vous allez pouvoir voir le film !"

Le film est projeté...Puis retour à l'échange...

OB : " Il n'y a pas le jeu social,  pas le coinçage du jeu social, sauf un petit peu avec les deux homos "                                                         "Vous avez réussi aussi à retrouver dans le film l'esprit Brassens, ça revient dans le film et donc le côté aussi comme ça abstrait du film, il est enrichi par d'autres choses qui lui donnent une autre couleur, une autre saveur " CC : "Oui c'est pour ça que j'ai dédié le film aux deux Georges, parce que Simenon c'est évident, mais Brassens il n'y a pas que la chanson, le personnage de BELLAMY est assez proche d'un personnage comme était Georges Brassens, plus que Georges Simenon lui même. ( ... ) Odile me passe un coup de fil et me dit j'ai trouvé son nom, Paul bellamy, oh ben oui très bien ..."

OB : " Oui BELLAMY c'est le nom d'un personnage secondaire dans un roman de Simenon "

CC : "Et en même temps ça m'amusait parce que comme j'avais fait pour la télé des contes de Maupassant, quand on va annoncer BELLAMY, les gens vont croire que c'est l'adaptation ( .. ) alors ça faisait rigoler encore plus "

" Ou avez vous trouvé la fille du bricomarché ? " CC : " c'est la fille d'Odile, c'est une chanteuse de grand talent, son nom c'est Adrienne Pauly, c'est la fille d'Odile et j'avais déjà utilisé ses services et là elle me paraissait évidente, donc c'était épatant de la voir. Elle m'a casé toute sa famille puisque c'est le frère d'Adrienne qui fait l'avocat chanteur. Vous voyez que quand on utilise les services d'Odile, il faut prendre la famille, comme moi aussi, j'ai ma fille, j'ai ma femme, mon fils..."

CC : " J'adore travailler en famille, pour une raison très simple, j'ai eu une chance formidable, ma femme est ma scripte parce que c'était la meilleure scripte de France c'était connu, je suis tombé amoureux d'elle ce qui n'est pas étonnant, elle est tombée amoureuse de moi ce qui est plus curieux, mais de toute façon,  j'aurais été vraiment un maso monstrueux de ne pas utiliser ses services. Ma fille Cécile c'est pareil, elle est devenue la meilleure assistante que j'ai jamais eue, j'ai mon fils qui fait de la musique, c'est exactement la musique que je veux, je vois pas pourquoi j'irais pas le chercher. C'est pas parce que ce sont des gens de votre famille qu'il faut les laisser aux autres ! C'est un petit peu pareil avec Odile, elle savait que j'aimais beaucoup Adrienne et Rodolphe (...) Je ne vois pas pourquoi quand les gens sont biens, correspondent à ce que vous cherchez, pourquoi sous prétexte qu'ils sont de leur famille..voilà.. le népotisme commence quand on travaille avec des nuls ! Vous avez un cousin absolument nul et vous le prenez parce qu'il est votre cousin, il veut vous emprunter de l'argent et comme ça il en gagne un petit peu par le truchement de la production, ça c'est pas bien , ça c'est du népotisme. Mais quand on utilise sa famille parce que on est vraiment heureux de ses services..et puis pendant ce temps là, on sait où ils sont ! "

 

Les questions ont été posées par l'équipe du Trianon et le public.

Merci à Claude Chabrol, Odile Barski et toute l'équipe du Trianon.